Résumé :
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Solitaire, marginal dans la gloire comme dans la déconvenue, Jacques Tati a apporté en l'espace de six films une contribution unique à l'histoire du cinéma comique.De jour de Fête à Parade, en passant par les quatre longs métrages qui évoquent les tribulations de Monsieur Hulot, son ?uvre forme un tout, un univers dont la poésie et l'invention reposent sur un traitement extraordinairement méticuleux du détail sonore et visuel. Les clés de cet univers, il faut les chercher dans les années de jeunesse du cinéaste, lorsqu'il est encore Jacques Tatischeg, fils d'un encadreur ami de peintres célèbres, petit-fils d'un ambassadeur du Tsar qui disparaît à Paris dans de mystérieuses circonstances.Grand, mince, sportif, Tati se distingue au sein de son équipe de rugby par un talent de mime et de conteur qui lui vaut bientôt le succès sur les scènes des music-halls parisiens. Observation, imitation, improvisation : l'art de la pantomime inspirera pour longtemps son travail d'acteur et de metteur en scène. Dans les années de l'immédiat après-guerre, la révolte don quichottesque du facteur Jour de Fête contre le taylorisme du système postal américain célèbre une renaissance, un fragile moment de grâce dans un monde qui se précipite dans la course vertigineuse du progrès technologique.Tati, dans le rôle du facteur au fabuleux coup de pédale, est irrésistible. Mais sa véritable découverte, celle qui concentre l'essence même de son cinéma, c'est Hulot, l'?il rond, la pipe à la bouche et la démarche élastique. Hulot, héros discret et inoubliable, qui sème derrière lui un vent de catastrophes et virevolte sur son axe comme un poteau indicateur affolé par l'inconséquence du monde qui l'entoure.Hulot observe. Hulot témoigne. Le rituel des congés du bord de mer (Les Vacances de Monsieur Hulot), le monde absurde du travail (Mon Oncle), l'univers sophistiqué des immeubles de bureaux (Playtime), l'obsession de l'automobile (Trafic) : chaque film ajoute une touche au portrait d'une société privée de sens critique, incapable de saisir le cours de ses propres mutations. On sent, derrière l'étonnement de Hulot, l'inquiétude de Tati.Sur le plateau de tournage, le metteur en scène relève le défi en se transformant en architecte-urbaniste, et crée Tativille, le grandiose décor de verre et d'acier de Playtime. Maître absolu du son et de l'image, il entraîne son public dans une exploration déconcertante de ses facultés de perception. Là est la profonde originalité de Tati : chacun de ses film est un jeu, une dramaturgie subtile et vivante, une rencontre aux prolongements imprévisibles.Au-delà de l'écran, son cinéma invite à vivre, dans leur plénitude et leur diversité, les plaisirs de l'ouïe et du regard. Les innovations de Tati - dans la technique du récit, dans l'approche de la notion de personnage - dépassent de beaucoup le seul champ du film de comédie, touchent à la musique, à la peinture, à l'architecture, à la danse. Inclassable, Tati compte parmi les grands créateurs de son temps.Mais la vraie postérité de son ?uvre est privée, multiforme, éclatée dans l'intimité de ceux qui, admirateurs et complices de Monsieur Hulot, savent partager quelquefois, ne serait-ce que pour quelques pas, son esprit d'innocence et de curiosité.
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